« Étaient et sont des hommes sans monde ceux qui sont contraints de vivre à l’intérieur du monde qui n’est pas le leur, d’un monde qui, bien qu’ils le produisent et le maintiennent en marche par leur travail quotidien, n’est pas construit pour eux, n’est pas là pour eux, un monde pour lequel ils sont pensés,utilisés et là mais dont les standards, les objectifs, la langue et le goût ne sont pas les leurs, ne leur ont pas été donnés. »

[Günter ANDERS, L’Homme sans monde. Écrits sur l’art et la littérature, Fario, p. 43.

L’approche transmédia d’Emmanuelle Raynaut – AREP Cie, permet, en interrogeant dans une même œuvre différents formats, de solliciter la place et le regard du spectateur afin d’interroger son engagement et sa distance par rapport à la nature des matériaux auxquels il se trouve confronté. La traversée des médiums permet de ne pas tenir le spectateur pour captif et d’éviter certaines formes de « manipulation » dans des œuvres qui requièrent la participation du spectateur. Le travail se fait dans un incessant effort de décentrement, de mise en constellation, de re-médiatisation qui cherche à éviter tout phénomène de capture.

Sur le plan esthétique, il engendre un écosystème à la fois tentaculaire et infini, qui prend la forme d’œuvres multiformes : installations sonores et/ou performatives, déambulations 3D,immersion, chœurs, livres d’artiste. Les œuvres qui, entre elles,instaurent un jeu d’échos, sont elles‑mêmes parcourues par une rythmique et un rituel de la transmission (sonore, visuelle) de l’archive : les corps et les traces sont mis en mouvement dans une chorégraphie du relai, du ricochet, de l’effet domino ou « papillon ». Au contraire du geste policier ou judiciaire, qui isole et assigne l’origine du mal, le cycle d’œuvres et ses jeux d’échelle infiniment complexes et extensibles, retisse la trame qui lie une communauté de sujets concernés et responsables.

Le travail sur l’archive et ses médiums vise une ré-articulation de la communauté, une ré‑articulation de l’homme au monde, reconstitution de la chaîne humaine dont « l’homme sans monde » est privé.

Isabelle Barbéris, MCF HDR Arts de la scène, Université Sorbonne Paris Cités – Paris Diderot.